• Camille Houssais

Violenter les ventres


ARTICLE TIRÉ DU SITE "EN MARGES !"


"Originaire d’Amérique latine, l’expression de violence obstétricale désigne une forme spécifique de violence envers les femmes. Elle consiste dans un traitement non respectueux de la liberté et de la dignité des femmes, de la part du personnel de santé. Elle entraîne des conséquences physiques ou psychologiques plus ou moins traumatiques et pérennes. Elle peut s’exercer durant le suivi de la grossesse, l’accouchement et le postpartum. Cette violence prend différentes formes : moqueries, réprimandes, insultes, menaces, ironies, manipulation ou limitation de l’information, humiliations, refus de certains traitements, abus de la médicalisation voire des actions violentes comme l’expression abdominale (pression sur le ventre pour aider à l’expulsion du fœtus).

Nombre de ces actions sont normalisées dans les sociétés occidentales de tradition chrétienne où demeure l’idée que toute femme accouche nécessairement dans la souffrance. Ainsi, la notion de violence obstétricale est très large et elle doit être définie toujours par rapport à la femme en couches. La violence commence à partir du moment où celle-ci n’est pas écoutée, informée et consultée pour les actes qui vont être exercés sur son corps. Les femmes enceintes ne sont certes pas des médecins mais elles sont les plus à même d’évaluer leurs propres besoins et les risques qu’elles encourent pour elles-mêmes et leurs bébés. Or, comme le montrent plusieurs groupes et pages internet, elles sont très nombreuses à subir ces actes de violence durant la période périnatale. 

L’Amérique latine : pionnière à légiférer sur la violence obstétricale

La notion de violence obstétricale a commencée à être débattue en Amérique latine dès le début de la décennie 2000. Le continent fait face depuis des décennies à un taux de violences envers les femmes très élevé qui prennent parfois des formes très brutales comme dans le cas des féminicides, des viols comme arme de guerre ou des stérilisations forcées. L’Argentine est le premier pays à légiférer en la matière (2004), suivi par le Venezuela (2006) et le Mexique (2010-2014). La loi vénézuélienne fournit une définition très claire de la violence obstétricale :


"On entend par violence obstétricale l’appropriation du corps et du processus reproductif des femmes par le personnel de santé. Elle se manifeste par un traitement déshumanisant, l’abus de la médicalisation et la pathologisation des processus naturels. Elle entraîne la perte de l’autonomie et de la capacité à décider librement sur leurs corps et leur sexualité, ce qui a des effets négatifs sur la qualité de vie des femmes. Ces lois novatrices sont le fruit de la mobilisation des femmes de la région qui ont placé la question du corps, de la liberté sexuelle et de la reproduction au cœur de leur combat. Il ne faut pas oublier que les femmes des Amériques ont subi depuis la Conquête la violence sexuelle exercée par les colonisateurs et les dominants. Durant la période coloniale, les femmes autochtones et celles qui furent réduites en esclavage ont subi la violence sur leur corps en tant qu’objets sexuels des colons et de la médecine occidentale. La violence de la période contemporaine se situe dans cette lignée des rapports coloniaux de pouvoir. Le thème des violences obstétricales revêt par conséquent un intérêt tout particulier dans ce contexte. La notion a ensuite été importée en Europe au début de la décennie 2010." Le cas français En France, contrairement à l’Amérique latine, il n’existe pas de législation spécifique en matière de violences faites aux femmes. Néanmoins, la maternité, longtemps en marge des préoccupations féministes, s’est frayé une place dans la réflexion sur les droits des femmes. Le thème des violences obstétricales s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de questionnement de la médicalisation de l’accouchement et de ses effets sur la santé des mères et des bébés. Ainsi, des collectifs tels que le CIANE (Collectif Interassociatif Autour de la Naissance) ou les associations pour la légalisation des maisons de naissance ont inscrit dans leur agenda la réflexion sur l’accouchement respecté. Le constat des usager·e·s ainsi que de certains praticiens de santé qui s’inscrivent dans cette mouvance est que la médicalisation de plus en plus accrue de la naissance n’apporte pas que des effets bénéfiques pour la santé maternelle et infantile. Depuis la fin du XXe siècle, la naissance est devenue de plus en plus technique, avec une hausse d’actes médicaux réalisés dans le cadre de protocoles. Le nombre de péridurales, de césariennes, d’épisiotomies, de déclenchement et d’accélération du travail n’a cessé de croître sans que des études aient prouvé leur efficacité. Ainsi, le taux de césariennes a dépassé le seuil préconisé par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) dès 1996.



Figure 1 : Pourcentage de césariennes en France par rapport à toutes les naissances : https://www.cesarine.org/avant/etat_des_lieux.php Par ailleurs, selon la dernière enquête nationale périnatale, plus d’un accouchement sur cinq est déclenché (22,6%). Ces interventions ne sont pas toujours justifiées sur le plan de la santé mais s’expliquent par les exigences d’un système de santé libéralisé et en proie à des demandes de rentabilité. En revanche, elles ne répondent pas correctement aux besoins des femmes enceintes qui sont de plus en plus nombreuses à exprimer leur désarroi. Ainsi, selon une enquête menée par le CIANE auprès de plus de 5000 personnes en 2012, seules 30% des femmes dont les souhaits n’ont été pas respectés ont bien vécu leur accouchement. Une étude australienne récente va dans le même sens : elle a montré que le déclenchement augmente le risque de césarienne de près de 90% et double les rétentions du placenta dans l’utérus. Comment expliquer ces dérives ?

Les praticiens sensibilisés à la question ainsi que les usagères du système de santé associent les violences obstétricales à la médicalisation de l’accouchement. Historiquement, la France est, avec l’Allemagne, le pays où s’est forgée et développée l’obstétrique. Cette branche se détache de la chirurgie et s’intègre à la médecine dès le XVIIe siècle. Elle a laissé des obstétriciens et des sages-femmes de renom tel·le·s que François Mauriceau, Angélique du Coudray, Elisabeth Bourgeois, Jean-Louis Baudelocque ou Mme La Chapelle. Derrière cette histoire glorieuse de la discipline obstétricale, s’est déroulé en réalité un combat pour le contrôle du corps des femmes. Car jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les spécialistes de la santé des femmes et souvent aussi des familles étaient les matrones. Celles-ci perdent leurs prérogatives et leur rôle central dans les communautés villageoises avec le développement de la science obstétricale. Cela se fait au bénéfice du corps médical composé uniquement d’hommes jusqu’en 1875 où Madeleine Brès devient la première docteure en médecine. Parallèlement, se crée un nouveau corps professionnel, celui des sages-femmes diplômées, qui avait pour vocation de remplacer les matrones.

La science médicale moderne s’organise et se développe à partir d’un point de vue androcentré et hétéronormé. Il s’agit d’un regard surplombant et dominant à l’image des rapports de pouvoir qui régissaient alors et régissent toujours les rapports sociaux de sexe. C’est pourquoi celui-ci nie, infériorise et anéantit la capacité d’action (agentivité) et le savoir des patientes et de leurs familles. L’exemple le plus emblématique de ces rapports de domination est la position en décubitus dorsal (plat dos) lors du travail et de l’accouchement. Jusqu’au XIXe siècle, la quasi-totalité des accouchements se déroulaient à domicile, avec l’assistance de la famille de la parturiente et des sages-femmes. L’accouchée disposait d’une grande liberté de mouvements et pouvait mettre au monde debout, accroupie voire sur un tabouret d’accouchement. Contrairement à ces positions dites traditionnelles, la position allongée est totalement anti naturelle car elle entrave la liberté de mouvement de l’accouchée ainsi que celle du fœtus. Elle provoque souvent l’inconfort des femmes, ralentit le travail et entraîne plus d’interventions médicales. La position en décubitus dorsal a en réalité été imposée aux femmes pour le confort des accoucheurs qui peuvent suivre le processus de la naissance assis et en ayant le corps des accouchées à portée de main.

Le second facteur qui contribue à la perpétuation des violences obstétricales est la massification de l’assistance médicale. Celle s’opère dans la seconde moitié du XXe siècle. En 1950 en France, 45 % des accouchements avaient encore lieu à domicile, ils ne sont plus que 13 % dix ans plus tard. Aujourd’hui, on compte moins de 1% de naissances à domicile sur les 800 000 accouchements qui se produisent chaque année. Parallèlement, on assiste à une technicisation des gestes médicaux qui ne se traduit pas toujours par un investissement financier plus important. Dans ces conditions, les rendez-vous sont trop rapides et dans les maternités une même sage-femme doit s’occuper de plusieurs accouchements en même temps. C’est un cercle vicieux car cela entraîne le recours plus important aux médicaments et aux techniques invasives. Conclusion Comment dès lors lutter contre les violences obstétricales ? D’un côté, il semble nécessaire de faire valoir le droit des femmes au consentement éclairé conformément à la loi de 1994. D’autre part, il faudrait sortir du dogme occidental dominant qui veut que la femme soit accouchée. Comme le souligne l’obstétricien Michel Odent, la médicalisation de l’accouchement a rendu les femmes passives durant un événement qui les concerne au premier chef, en les rendant dépendantes et tributaires des exigences financières et politiques. Dans notre régime actuel de naissance, le temps de la physiologie est ignoré alors qu’on tend à pathologiser les femmes enceintes. Or dans une société comme la France, 85% des accouchements sont normaux et n’auraient pas besoin d’une intervention médicale ou médicamenteuse. La conséquence est que nous n’envisageons pas d’accouchement sans ces actes et dans un cadre médicalisé. En réalité bien d’autres formes de mettre au monde sont possibles et c’est aux femmes de choisir celle qui lui conviennent le mieux.

Collage de Nelly Sanchez, « Instinct maternel », 2016 & article de Lissel Quiroz.

Agrégée d’espagnol, docteure en histoire et maitresse de conférences à l’Université de Rouen Normandie. Ses recherches portent sur l’histoire du genre et de la santé dans le Pérou des XIXe et XXe siècles.